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Thème : Vous êtes le sel de la terre
Mercredi 24 juillet 2002 Au cœur de la ville de Toronto, près du lac Ontario, des jeunes du monde entier viennent célébrer les Journées Mondiales de la Jeunesse. Ils ressemblent étonnamment, c'est comme cela que je les vois, aux jeunes disciples de Jésus, au milieu des foules de Palestine. Un jour ils ont vu Jésus, qu'ils commençaient à suivre, monter dans la montagne et s'asseoir, non loin du lac, pour leur parler de son propre fonds à lui. Ils se sont approchés de lui. La scène nous est rapportée dans l'Évangile selon St Mathieu (chapitre 5 et suivants).
Sur cette montagne au bord du lac, Jésus ne leur a pas parlé dans le fracas du tonnerre et des éclairs, mais dans la douceur et le calme d'une conversation d'amis. Il a laissé déborder du trop plein de son cœur les paroles de joie qu'il voulait tant faire entendre aux siens.
Ce matin, dans cette église dédiée à la Sainte Famille, nous sommes en quelque sorte montés sur la montagne, dans le lieu de l'écoute et de la prière. Et nous aimerions tant entendre d'une façon nouvelle et personnelle le Seigneur nous parler et livrer sa joie à notre cœur. Approchons-nous donc de lui avec confiance. Redisons-lui, comme le jeune Samuel l'avait appris d'un ancien : "parle, Seigneur, ton serviteur écoute !" (1 Sm 3,9-10) Car ils sont heureux en effet, ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.
Quelle parole entendrons-nous ce matin, quelle parole chercherons-nous à goûter et à comprendre, pour qu'elle donne beaucoup de fruit en nous, entre nous, et partout sur la terre ? C'est une parole qui répond à l'attente de tant de jeunes de par le monde ; ils se demandent : à quoi ma vie peut-elle bien servir ? Suis-je utile, ou serai-je utile un jour, à quelque chose de sérieux dans ce monde ? Les autres ont-ils besoin de moi, oui ou non ? Suis-je capable de fidélité ? Et Celui par qui toutes choses ont été faites, le Verbe créateur, vient nous dire, pour que nous l'entendions de nos oreilles, sur cette montagne au bord du lac : "vous, vous êtes le sel de la terre !" Comment cette déclaration inouïe résonne-t-elle en nous ? N'avons-nous pas d'abord le réflexe de nous protéger devant un tel appel et une telle mission ? En effet, nous avons déjà bien des difficultés à conduire la barque de notre propre existence, et, voilà, Seigneur, tu nous envoies pour donner sens à la terre, pour lui donner son bon goût, pour lui permettre de durer et de ne pas pourrir, et pour lui donner de danser de joie autour du vrai soleil…
Et le Seigneur nous dit, comme à Jérémie : "ne dis pas : je suis trop jeune… partout où je t'envoie, tu y vas !… n'aie peur de personne, je suis avec toi pour te rendre libre" (Jér. 1, 6-8)
A quel moment le Seigneur a-t-il prononcé ces paroles aux disciples : "vous êtes le sel de la terre" ? C'est aussitôt après avoir prononcé les huit béatitudes. En leur donnant sa joie personnelle de Fils bien aimé de Dieu, Jésus qui seul peut sauver de la fadeur et de la mort toute chose, donne à ses disciples de partager sa passion de sauver le monde. Il les associe, il nous associe à cette passion d'arracher la terre au dégoût et à la mort. Il nous fait vibrer à sa passion de vie pour tout homme.
Que veut dire cet appel à être sel de la terre ? Comment y répondre ? Pourquoi cet appel ? Nous allons simplement dire qu'être sel de la terre,
§ C'est maintenir le monde.
§ C'est ne pas déserter notre poste dans ce monde.
§ C'est l'entraîner dans l'action de grâce.
1. ÊTRE SEL DE LA TERRE, C'EST MAINTENIR LE MONDE
Les disciples de Jésus sont comparés à du sel pour la terre. Le sel agit par lui-même, et il agit durablement. Il permet aux aliments de se conserver, et il leur donne aussi leur saveur. Il fait échapper à la fadeur. Il donne goût aux choses dans lesquelles il est mêlé.
Comment les premiers chrétiens ont-ils compris leur rôle dans ce monde ? Commentant l'allégorie du sel pour montrer quelle est la condition des chrétiens dans le monde, Origène, un chrétien du IIème siècle à qui, jeune adulte, l'évêque Dimitrios avait confié la formation des catéchumènes et qui plus tard sera ordonné prêtre, a écrit : "les hommes de Dieu sont le sel qui conserve le monde terrestre, et les choses de la terre ne se maintiennent qu'autant que ce sel ne se dénature pas". (Contre Celsius VIII,70)
Il n'est pas bon d'opposer l'un contre l'autre, comme on le fait trop souvent, le matériel et le spirituel… car pour nous, toute chose créée a vocation à servir le bien des hommes. Les chrétiens n'ont jamais pensé qu'il leur fallait s'isoler dans un univers immatériel et virtuel, mais au contraire ils ont vu le Seigneur prendre le pain, fruit de la terre et du travail des hommes, pour le rompre et le distribuer aux foules affamées. Ils ont béni Dieu pour la création… création souvent menacée par la folie de l'orgueil et de l'argent. Exister chrétiennement dans le monde, avoir un rapport chrétien aux choses et aux personnes, c'est cela maintenir le monde. Dès les premiers temps de l'Église, Aristide par exemple a pu dire avec audace : "pour moi, il n'y a aucun doute, c'est à cause de l'intercession des chrétiens que le monde subsiste… c'est à cause d'eux que se répandent les splendeurs qui existent dans le monde" (Apol. 16,6 et 16,1).
Quel est donc ce rapport singulier que les chrétiens entretiennent avec le monde afin de le maintenir ?
Ici, St Jean nous dit en une formule brève et suggestive, quelle est la condition nouvelle des baptisés dans le monde. Il écrit : "tel il est, lui Jésus, tels nous sommes, nous aussi, dans ce monde" (1 Jn 4,17). Or Jésus n'a pas vécu sa vie d'homme pour condamner le monde mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. "Dieu a tant aimé le monde, dit toujours St Jean, qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle" (Jn 3,16).
Être dans le monde comme Jésus a été dans le monde, c'est aimer passionnément la condition humaine et le rapport aux choses créées comme le lieu où Dieu nous dit son amour. Être dans ce monde-ci appelé à la Pâque, c'est-à-dire au Salut, c'est être comme Jésus dans l'obéissance amoureuse, ici et maintenant, au projet de Dieu. Ce projet de Dieu, c'est de ne perdre aucun homme, mais de les ressusciter tous au dernier jour, de les acheminer vers Lui en qui se trouve la plénitude de la vie.
2. ÊTRE SEL DE LA TERRE, C'EST AUSSI "NE PAS DESERTER LE POSTE SI IMPORTANT QUE DIEU NOUS A ASSIGNE".
Il y a tant de spectateurs plus ou moins désabusés de la vie du monde, tant de gens assis qui regardent passer les trains dans lesquels les autres sont montés, il y a tant d'hommes et de femmes déçus et blessés ; être sel de la terre, unis à l'unique Sauveur Jésus-Christ, c'est aussi être pour tous, à commencer par les plus proches de nous et jusqu'aux plus éloignés, des témoins d'espérance.
"Ne pas déserter le poste si important que Dieu nous a assigné". C'est un chrétien du IIème siècle qui a écrit cette belle devise dans une lettre écrite à son ami Diognète (lettre à Diognète 6). Lui aussi a eu la conviction de foi que les chrétiens sont "ceux qui maintiennent le monde" (idem).
Quel est donc ce poste de témoins que nous ne pouvons absolument pas déserter, sauf à vouloir que le monde devienne pourri ? Si nous nous laissions aller à être désabusés, insipides, fades, nous serions alors ce sel dont Jésus a dit que s'il perdait sa saveur il n'était plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. "L'image du sel nous rappelle, a écrit le pape, que par le baptême, tout notre être a été profondément transformé, parce qu'il a été "assaisonné" par la vie nouvelle qui vient du Christ" (message aux jeunes pour les JMJ de Toronto). Le baptême et ce qui en découle, nous fait mourir à la médiocrité et à l'absurde d'une vie sans espérance et sans Dieu ; l'apôtre Paul rappelait ainsi à la communauté des Ephésiens leur ancienne situation : "souvenez-vous, leur disait-il, qu'en ce temps là vous étiez sans Christ… étrangers aux alliances de la promesse, sans espérance et sans Dieu dans le monde" (Eph. 2,12) Et aux chrétiens de Rome qu'il allait visiter sans les connaître encore, il disait : "par le baptême dans la mort du Christ, nous avons été ensevelis avec lui, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle". (Rom. 6,4).
Ne pas déserter le poste où le baptême et la confirmation nous a placé, y rester parfois dans la nuit, et ne pas revenir en arrière comme si la vie nouvelle des enfants de Dieu n'était pas au programme du jour. Il m'apparaît de plus en plus, au fil des années, que le secret de cette persévérance est qu'elle ne vient pas de nous, parce qu'elle est don du Seigneur ; "sans moi, a dit Jésus, vous ne pouvez rien faire". (Jn 15,5)
Ne pas déserter le poste de baptisé-confirmé, c'est recevoir à chaque instant l'amour personnel et toujours actuel que Dieu nous porte en son Fils. "Comme le Père m'aime, dit Jésus, moi aussi je vous aime" (Jn15,9). Il ne faut pas nous contenter de dire ces choses, il faut en éprouver, grâce à Dieu, de plus en plus la réalité. Oui, notre pauvre personne, chaque pauvre personne dans le monde, a un prix infini pour Dieu qui l'appelle à être son préféré, comme Jésus. J'ai entendu quelqu'un dire un jour cette chose très belle : "Dieu préfère chacun". St Bernard disait : "qu'est-ce que l'homme sans Dieu ? Rien. Qu'est-il dans le cœur de Dieu ? Tout".
3. ÊTRE SEL DE LA TERRE, C'EST FAIRE ENTRER LE MONDE DANS L'EUCHARISTIE.
Un monde qui ne saurait plus bénir, mais seulement geindre ou maudire, deviendrait un enfer, une terre de mort et de haine. Le peuple des hébreux est, parmi toutes les nations de la terre, le peuple qui apprend à l'humanité la bénédiction. Il apprend aux hommes à reconnaître les actions que Dieu fait pour eux dans leur histoire. Le peuple d'où naîtra le Messie est un peuple sacerdotal, un peuple qui a une mémoire tournée vers Dieu. Les membres de ce peuple se redisent souvent les uns aux autres : "souviens-toi du Seigneur ton Dieu qui t'a libéré de l'esclavage". Bénir, faire mémoire d'une histoire sainte au lieu d'une histoire courte, c'est vivre sous le regard d'un Père qui nous aime et nous libère, pour que nous devenions son peuple dès maintenant sur la terre. Pourquoi le choix de ce peuple ? Pour qu'en le voyant, les nations se tournent vers le Seigneur qui a fait le ciel et la terre et le reconnaissent comme le Dieu vivant et vrai qui les a fait et qui les fera vivre en sa présence.
En assumant parfaitement la Loi donnée par Dieu à son peuple, en entrant totalement dans la consécration de son existence à Dieu, en bénissant le Père, Jésus a fait entrer les siens dans l'action de grâce. Cette action de grâce n'est plus seulement une offrande de la terre et des hommes à Dieu qui les a faits, elle est la louange éternelle du Fils au Père. Dans le Christ Jésus, elle est l'entrée de l'humanité dans le mystère d'amour de Dieu. Elle est pure louange à Dieu pour Dieu. Elle est parfaite bénédiction du Père.
Les sacrifices de l'Ancienne Alliance dans lesquels on mettait du sel pour signifier l'alliance fidèle de Dieu pour son peuple, annonçaient, d'une manière encore voilée, le sacrement de l'Alliance nouvelle et éternelle qui est l'Eucharistie.
Être sel de la terre, c'est être "eucharistique" dans le monde, c'est faire entrer le monde dans l'action de grâce, c'est être tellement uni au Christ que l'on devient avec lui offrande à Dieu pour sa gloire et le salut du monde.
Chacun de ceux qui ont commencé à goûter combien le Seigneur est bon, combien son amour est fort et éternel, savent mieux que personne l'indignité qui est la leur au moment de célébrer l'action de grâce du Seigneur. Ils se sentent terriblement solidaires de la terre et de tous les hommes dans l'intime de leur être pécheur et pardonné à la fois. Aussi ne peuvent-ils mieux faire que de réentendre la voix du Sauveur doux et humble de cœur qui leur dit :
"Mets-toi à table, c'est Moi qui te servirai. C'est Moi qui vais laver tes pieds. Repose-toi, je vais prendre sur moi tes maux. Je vais porter toutes tes faiblesses. Use de moi à volonté dans tous tes besoins. Si tu es fatigué ou chargé, je te porterai, toi et ta charge. Si tu as faim, me voici prêt à être immolé pour que tu puisses manger ma chair et boire mon sang, et je resterai intact et vivant pour te servir encore. Si tu es malade, et tu crains la mort, je mourrai à ta place pour que de mon sang, tu te confectionnes un remède de vie"
(Aelred de Rielvaux).
Quand le Seigneur Jésus a dit à ses amis, et nous redit à chacun ce matin : "ayez du sel en vous-même, et soyez en paix les uns avec les autres" (Mc 9,50), c'est comme s'il disait : "ayez-moi en vous, recevez-moi qui suis votre vie et votre résurrection, et vous connaîtrez entre vous la paix, ma paix, qui durera toujours". 24/07/2002 Mgr Rivière, Evêque auxiliaire de Marseille |